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PRODUCTION: Notes de Production

Je fais partie de ces gens qui sont fascinés par les lieux de transit, là où les gens s’arrêtent mais ne restent pas. Ainsi les gares, les aéroports, les hôtels sont pour moi des lieux chargés de connotations exotiques, et parfois mystérieuses. Je me demande toujours en regardant les gens dans ces lieux - comme suspendus dans le temps - qui sont ces gens, où ils vont, d’où ils viennent. Les expressions sur les visages dans ces lieux incongrus et aussi tellement proches de notre quotidien sont révélatrices. Anxiété, joie à l’idée de retrouver de l’autre coté du voyage un être aimé, frustrations, appréhension de quitter ce que l’on connaît pour une destination encore inconnue, excitation.

Et puis dans ces lieux où il n’y a pas toujours grand-chose à faire – à part se plonger dans un bon livre, ou échanger quelques réflexions si le temps nous le permet avec quelques autres voyageurs – il n’est pas rare de se trouver en transit, physiquement mais aussi psychologiquement. Nous faisons une pause avec notre vie, regardons ce que nous avons laissé ou acquis derrière nous et nous nous projetons dans un avenir plus ou moins lointain. Ou alors nous sommes comme plongés dans un état de rêverie, bercés par ce que nous ne pouvons pas contrôler, comme livrés au rythme des transports, et aux aventures imprévisibles des voyages.

Le peintre américain Edward Hopper (1882-1967) a particulièrement bien su décrypter et communiquer ces moments figés dans le temps comme si quelqu’un avait oublié de dire “Action”. Les scènes décrites par Hopper sont souvent chargées de mélancolie mais aussi de suspense. Que s’est-t-il passé?, que va-t-il se passer s’interroge le spectateur. L’ironie est que souvent dans les paysages urbains de Hopper, des cafés new-yorkais aux motels et maisons près des autoroutes, la probabilité est qu’il ne s’y passera pas grand-chose. Car Hopper décrit aussi l’ennui, la solitude métaphysique des âmes qui ont peut-être arrété de rêver. Quoiqu’il en soit, dans les œuvres de Hopper (“Nighthawks”, “Chop Suey”, “Gas”, “Room for Tourists”) le caractère principal semble être le temps qui ne passe pas très vite.

Je vis à Londres. Comme beaucoup de Français(es) et plus généralement comme beaucoup d’étrangers je suis venu à Londres pour perfectionner mon anglais. Je devais rester six mois, j’y suis depuis dix ans. Les raisons sont complexes et multiples. Régulièrement les étrangers “en exil” parlent de retourner dans leur pays, et puis le temps passe et ils restent.

Ce sentiment d’être justement en exil est à la fois inconfortable et rassurant. Car on sait que l’on ne sera pas jugés à l’aune du pays d’acceuil. Les responsabilités et la pression de la société à être conformes en deviennent plus supportables.

Plusieurs fois je suis passée près de l’autoroute A2 (ancienne voie romaine) qui mène de Londres à Douvres et qui borde maintenant un Site du Patrimoine Mondial (Maritime Greenwich). La région est riche en histoire puisque le Roi Henri VIII (1509-1547) et sa fille la Reine Elizabeth I (1533-1603) y sont nés et y ont vécu. Un grand plateau adjacent (Blackheath) a été le siège de manifestations royales mais aussi de la révolte des paysans du 14ème siècle menée par Wat Tyler. Au 17ème et 18ème siècles Blackheath devient l’endroit de prédilection des bandits de grands chemins qui dévalisent les nobles et riches marchands sur leur route vers la côte.

Maintenant, et ce depuis les célébrations du Jubilee de diamant de la Reine Victoria (1897), Blackheath est devenu un lieu de récréation populaire (feux d’artifice, fêtes d’attraction dignes de la Foire du Trône, cirques…). Depuis 1981 le départ du Marathon de Londres a aussi lieu à Blackheath.

Cet endroit est aussi – et de façon notoire - placé à quelques mètres de l’Observatoire Royal de Greenwich et traversé par la ligne du Méridien longitude 0° (définie à une conférence internationale en 1884).

The Blackheath Tea Hut circa 1924Et là, plantée au bord de l’autoroute – presque sur la ligne du Méridien – se trouve la Blackheath Tea Hut, un endroit pour le moins insolite, d’environ 7m2, ouvert 360 jours par an, 24h/24, qui vend du thé, du café, quelques pâtisseries sous plastique, et des burgers (avec un choix de “animal burger”, saucisses, œufs, avec ou sans oignons), et ce depuis les années vingt. Petite bicoque éclairée quand les nuits londoniennes se font froides et sombres, petite oasis perdue et figée qui voit passer des millions de touristes et de voyageurs par an.

Cet endroit a rapidement attiré mon attention et je décidai d’y passer un an.

Parfois j’aimerais arrêter le temps, ou l’accélérer, ou revenir en arrière. Mais s’il est possible de faire ça avec le moyen du film, avec la vie cela n’est pas possible. Le temps s’en fout, il passe et il passe vite. Comment définir un moment? Je le filme, il “se fige en mouvement”. Parfois sur le film rien ne semble se passer…ET POURTANT. Comme dans les tableaux de Hopper, où le temps est comme suspendu, le subtext, les histoires, l’Histoire, la vie des gens n’apparaissent pas immédiatement. En un an que se passe-t-il? Comment les gens, la nature, la notion du temps changent-ils? Comment les relations se forgent et évoluent-elles?

Je passai un an dans la vie de la Blackheath Tea Hut pour essayer de fixer le temps qui passe et découvrir tout un univers “suspendu”, insolite et singulier.

 

I) LA LÉGENDE DE LA TEA HUT

La Tea Hut est un mystère, à plusieurs titres:
Des documents d’archives témoignent de l’existence de stands servant des rafraîchissements depuis plusieurs siècles. Charles II (1630-1685) aurait – dit la légende – ordonné que de tels endroits existent en permanence à Blackheath pour que les chevaux et les hommes puissent se désaltérer. De mémoire vivante, on peut faire remonter l’existence d’une Tea Hut (alors tirée par un cheval) aux années vingt; cette Tea Hut arrivait le matin et repartait aprés que les derniers voyageurs et visiteurs de Greenwich étaient rentrés chez eux en fin de journée. Ensuite on ne sait pas trop. Certains disent que la structure actuelle aurait été construite à partir des éléments de bois provenant de la première “roulotte à thé”. D’autres disent que la Tea Hut aurait disparue pendant quelques années après la mort du cheval (ou du propriétaire du cheval). On ne sait pas trop et il n’y a pas de documents du cadastre au sujet de cette structure car la loi ne permet pas à l’administration locale d’autoriser une structure permanente sur l’autoroute.

Ce qui est sûr est que vers la fin des années 50, une structure faite de quelques planches de bois apparaît à cet endroit. Les photos aériennes de l’époque en témoignent. Les habitants du coin se souviennent encore de l’endroit qu’ils aimaient appeler la “greasy spoon”, la cuillère grasse. Mais là encore la bicoque fermait relativement tôt, en fin d’après-midi quand le business était réduit. Vers la fin des années 80, deux éléments ont contribué à ce que la Tea Hut devienne ce qu’elle est aujourd’hui:

  1. Premièrement la circulation et le nombre de voitures et de camions sur la route ont augmenté de façon significative, tout comme le nombre de gens susceptibles de vouloir une tasse de thé ou de café à toute heure de la journée et de la nuit.
  2. Deuxièmement un homme (Peter) a su très rapidement déceler là un petit travail régulier. Tous les après midi, après la fermeture de la Tea Hut, il arrivait avec un petit camion blanc et prenait le relais, en vendant sandwichs, thé, café et boissons fraîches. Vers le milieu des années 90 le propriétaire de la Tea Hut décida de vendre son commerce et Peter devint le nouveau propriétaire.

La Tea Hut est ouverte 360 jours par an (fermant 5 jours à Noël) et 24h/24. Son emplacement, tout comme son histoire est insolite. À quelques mètres de la ligne du Méridien longitude 0, sur l’autoroute A2, entre deux “boroughs” (délimitation administrative), et depuis 1997 à la limite du Site du Patrimoine Mondial “Maritime Greenwich” - qui rassemble de multiples organisations telles que le Cutty Sark (dernier voilier marchand de thé au monde), le Musée National de la Marine, l’Observatoire Royal, le Musée des éventails, l’ancien Collège Naval…, la Tea Hut est comme perchée dans un environnement qui la dépasse.

Un détail me marque. La Tea Hut a des roues; des roues qui n’ont pas beaucoup servi au cours des dernières décennies et qui sont maintenant partiellement englouties dans l’asphalte. Détail presque émouvant et qui rappelle un peu la situation des immigrés, des déplacés et des gens en “transit permanent”. Là pour quelques temps, de façon temporaire (un temporaire qui dure), prêts à repartir, là pour toujours.                                              

Détail poétique par certains aspects mais aussi bien ancré dans les réalités administratives et légales. En effet la loi n’autorise pas la Tea Hut à devenir une structure permanente. Les roues témoignent de son statut “temporaire”.

Aujourd’hui l’existence de la Tea Hut est menacée par un plan de réaménagement du territoire. Près de deux millions de livres seront investis dans les prochaines années pour améliorer la circulation et l’état de Blackheath et la Tea Hut ne fait pas partie de cette évolution.

La Tea Hut est encore là, mais pour combien de temps? Le temps le dira.

 

II) À LIEU INSOLITE, PERSONNAGES ET MOMENTS INSOLITES

Après les réceptions des rois, la révolte des paysans, les cérémonies de druides officiant dans les cavernes souterraines de Blackheath, l’endroit est devenu comme un grand terrain de jeu, où des jeux de football amateurs ont lieu régulièrement. C’est aussi là que les fêtes d’attraction et cirques s’installent pendant les jours fériés du calendrier anglais. Là les manèges de voitures pour les enfants leur font sentir dès leur plus jeune âge que la vie est un grand circuit où des gens se croisent ou se suivent. Un manège de tasses de thé (Tea Cups) dans lesquelles on peut s’asseoir nous transporte dans l’univers de Lewis Carroll où les objets peuvent prendre vie et occuper une place importante chargée de sens. La grande roue qui scintille la nuit et surplombe la foire d’attraction ne fait que nous rappeler que la vie est faite de hauts et de bas. Les forains utilisent la Tea Hut lorsqu’ils ont fermé leurs manèges pour la nuit. Avant de rentrer dans leurs caravanes, certains aiment savourer une dernière tasse de thé. D’autres regrettent qu’on n’y serve pas de bière!

Le départ du Marathon et les feux d’artifices de novembre sont des événements où les foules se rassemblent. Des milliers de pieds envahissent Blackheath à la recherche du meilleur poste d’observation. On admire les feux d’artifice multicolores; on admire les athlètes qui courent après la montre. Ce sont des jours importants pour la Tea Hut qui voit son chiffre d’affaire augmenter de façon vertigineuse. Il faut en vendre des tasses de thé à 50 pence pour réussir à survivre.

Le reste du temps la Tea Hut se laisse bercer au rythme des saisons et par l’humeur des gens qui y travaillent et qui y passent.

Il y a beaucoup de voyageurs qui ne s’arrêteront qu’une fois. Il y a ceux qui ont fait une tradition familiale de venir une fois par an pour un “animal burger” et une tasse de thé. On y retrouve bien sûr tous les métiers qui travaillent la nuit, dépanneurs, ambulanciers, pompiers, policiers, routiers. Le livreur de lait, de pain, les hommes qui ramassent les poubelles sont des passagers réguliers et rappellent au spectateur oh combien les “petits métiers” sont nombreux et importants. On découvre les hommes derrière ces activités si peu mises en valeur et reconnues.                                                      
C’est un petit microcosme d’histoire sociale car à la Tea Hut tous les métiers sont représentés. Et tous ces hommes et femmes qui travaillent ont tous des emplois du temps et des agendas différents. Ils se retrouvent tous à la Tea Hut à des moments différents histoire de faire une pause nécessaire et de prendre le temps - le temps d’une tasse de thé.

Et puis on découvre les “réguliers”. Certains venaient avec leurs parents lorsqu’ils étaient petits et continuent à venir, parfois tous les jours. Les “réguliers” sont devenus au fil du temps et de façon naturelle les caractères principaux du film.

L’importance de la Tea Hut dans la vie de Nick est surprenante. Cela fait à peu près 18 ans (il a une trentaine d’année) qu’il vient à la Tea Hut. Là il a passé beaucoup de temps avec la mère de ses deux enfants. Celle-ci l’a depuis quitté et est partie avec quelqu’un d’autre, rencontré aussi – semblerait-il – à la Tea Hut. Nick espère maintenant pouvoir voir ses enfants, de temps en temps. Il a aussi perdu ses parents relativement jeune et pendant des années la Tea Hut a été pour lui et de façon complètement paradoxale pour une structure si “fragile” le seul élément stable de sa vie.

L’histoire de John qui travaille à la Tea Hut est originale. John souffre d’insomnie depuis toujours. Il a occupé beaucoup de métiers différents avant de devenir chauffeur routier. Souvent il est allé à la Tea Hut pour prendre une tasse de thé lorsqu’il ne pouvait pas dormir, et puis un jour Kathy la “manager” lui a proposé de travailler à la Tea Hut. John sait de quoi il parle, il s’insurge de l’hypocrisie des pouvoirs publics et de “l’association de préservation de Blackheath” qui veulent voir disparaître la Tea Hut. Pourquoi s’interroge-t-il mettre des panneaux sur l’autoroute sur les dangers de la fatigue au volant et de la nécessité de faire un “break” s’il n’y a nulle part pour s’arrêter et se relaxer, le temps d’une tasse de thé?

Il y a d’autres gens qui me racontent des histoires plus surprenantes les unes que les autres. Ils se prennent au jeu de la caméra au fur et à mesure que je deviens moi aussi un caractère identifiable, reconnaissable et “régulier”. Je commence à comprendre ce qui fait le charme de la Tea Hut. Bien sûr il y a les oiseaux qui s’apprivoisent au fil des jours (de leur naissance au moment où ils apprendront à leurs petits à venir réclamer à manger à la Tea Hut). Toute la journée mais surtout le matin, les maçons, routiers, peintres en bâtiments leur donnent leur “English breakfast” à la main. La nuit ce sont les renards qui viennent chercher un peu de viande si les clients de la Tea Hut sont bien disposés à leur en donner.

Il y a bien évidemment le plaisir immense de voir le soleil se lever à l’horizon et parcourir un arc parfait. Blackheath est un des rares plateaux à Londres où l’on peut observer le mouvement de la lune et du soleil sans qu’il soit obstrué par des immeubles.

Il y a les variations de la circulation qui varie du simple au double selon les heures, et les avions qui décollent en grand nombre le matin comme si le ciel se transformait en autoroute géante. Et bien sûr les saisons qui passent. Les feuilles jaunissent, les arbres se dénudent pour laisser place à de nouvelles fleurs.
La Tea Hut m’apparaît être comme un petit observatoire de la vie et de l’univers. On s’y sent libre et on se sent exister car le sentiment de faire partie d’un petit monde au sein d’un univers géant sinon anonyme est rassurant. On est petit mais on a notre place. Notre horloge interne nous est propre. On est unique mais nous faisons partie d’un tout.

Je suis le témoin de moments amusants, insolites ou plus graves:

  1. Nick et Alan lisent la rubrique des voitures à vendre dans un journal, avant de lire leur horoscope, à 4h du matin, sous la pleine lune.
  2. Une bonne sœur irlandaise qui vient d’être nominée pour la “Femme Catholique de l’Année” s’arrête à la Tea Hut avec sa nièce et prend une tasse de thé, sa boisson favorite surtout quand le thé est irlandais! Elle me raconte que pendant des années elle a travaillé pour une œuvre de charité qui servait du thé à des hommes seuls et à des familles désœuvrées. Une petite tasse de chaleur dans une vie dure et solitaire représente parfois beaucoup.
  3. Un camion de prisonniers (vide) s’arrête. Les gardes prennent du thé. Au premier plan, des oiseaux s’envolent.
  4. Une jeune renard essaye de traverser la route un soir mais n’y parvient pas. Il y a trop de bruit, trop de voitures. Le lendemain presque à la même heure, je le retrouve mort sur la route, écrasé.
  5. Encore un soir de pleine lune. Quelqu’un joue au golf à quelques mètres de la Tea Hut.
  6. Des hommes approchent. Ils portent des casques où une lumière blanche clignote. On dirait des mineurs de fonds. Ils font voler des cerfs-volants sur Blackheath, de nuit et de jour, à toutes les saisons et portent des lampes sur le front pour voir et être vus.
  7. La police intervient. Des jeunes gens utilisent la A2 comme un circuit de Formule 1 et font des courses. La police veut mettre un terme à ce bazar. Les jeunes me disent qu’ils ne font rien de mal, qu’ils ne font que comparer leurs moteurs trafiqués, qu’ils ne feraient jamais rien d’aussi stupide que, par exemple, des courses sur l’autoroute.
  8. Un homme est assis devant un trou sur l’autoroute. Il utilise des outils de calculs sophistiqués et m’informe qu’il est en train d’opérer un calcul de “ratio californien”, censé lui donner des informations sur la résistance du sol lorsque des travaux auront lieu pour refaire la route.
  9. Des oies sauvages canadiennes se prélassent sur Blackheath avant de reprendre leur voyage au long cours.

Ces moments là se multiplient. PG Tips, le leader du thé anglais décide de m’envoyer un petit soutien financier. Nous faisons un sketch, on s’amuse.

Des bikers (ou motards) viennent à la Tea Hut deux fois par semaine pour rencontrer leurs amis et tailler la route vers un autre lieu de rendez-vous des bikers. Sous leur apparence intimidante, je découvre des personnalités riches et chaleureuses.

 

III) A STORM IN A TEA CUP (UN ORAGE DANS UN VERRE D’EAU)

Au 16ème et 17ème siècles, les gens riches s’éclairaient à la bougie. Les plus pauvres se levaient tôt et se couchaient relativement tôt. L’apparition de l’électricité et de l’éclairage public (fin 1880) devaient révolutionner la façon de vivre des gens, les journées devenant plus longues. Au début du 19ème siècle - m’informe Anne Scagell qui donne des conférences dans le monde entier sur l’histoire de “l’afternoon tea” - Anna, Duchesse de Bedford (1783-1847) décida de prendre une tasse de thé et quelques biscuits entre le repas de midi et celui du soir. Cela devint une occasion formelle, l’occasion pour les femmes de l’aristocratie anglaise de papoter en dégustant cette boisson exotique alors réservée aux riches en raison de son prix. De nos jours, les hommes travaillent à toute heure de la journée et de la nuit. La journée de travail n’est plus définie par le lever et le coucher du soleil. Aussi me dit-elle, de façon typiquement britannique – les Anglais étant on le sait très attachés à leurs traditions – il semblerait que le thé soit devenu non seulement une boisson rafraîchissante et populaire, mondialement associée au “British Way of Life” mais plus généralement l’occasion de faire un break. Ce n’est plus le break qui définit l’occasion de prendre du thé, mais le thé qui est associé à la prise d’une pause.
On papote, on s’arrête, on fait le point sur ce qui a été et ce qui sera.L’occasion du Tea Break est comme un mini transit psychologique et temporel. Inconsciemment c’est comme si on faisait le point en respectant les traditions et en allant de l’avant. Encore maintenant la Reine d’Angleterre aime à savourer son “Afternoon tea”. Le thé est la boisson qui rassemble toutes les classes et tous les milieux en Angleterre. C’est la boisson démocratique par excellence.

Aujourd’hui 165 millions de tasses de thé sont consommées chaque jour en Angleterre. Un adulte boit en moyenne 3 tasses par jour. Par an, ce sont 62 milliards de tasses de thé qui sont consommées.

Cela n’amuse pas Neil Rhind, l’historien local, ancien journaliste et chairman de la Blackheath Society, l’association de préservation de Blackheath qui se bat depuis trente ans pour que la Tea Hut disparaisse. La Tea Hut, petit bastion de résistance, prend des allures de symbole révolutionnaire, un peu comme le village d’Asterix et d’Obelix pour prendre un exemple de la bande dessinée populaire. La Tea Hut et le terrain qu’elle occupe deviennent l’objet d’une lutte des classes. Les bourgeois lui reprochent d’être sale, moche, et bruyante (même s’il n’y a pas d’habitations à moins de 500m), et d’attirer toute sorte de malfrats. Les visiteurs de la Tea Hut sensibles à son charme s’insurgent de tant d’injustice et se sentent méprisés par des gens qui ne les comprennent pas et ne se préoccupent pas de leur besoin de récréation et d’amusement inoffensifs.

J’ai passé un an à filmer la vie autour de la Tea Hut, des milliers de tasses de thé y ont été bues et j’en ai consommé plusieurs litres! Les personnages ont évolué. Alan n’y va plus pour des raisons qui lui sont propres. Nick espère toujours revoir ses enfants. Le temps passe, la vie change. Les petits des oiseaux apprennent vite où se procurer un “English Breakfast”, c’est l’été qui revient, on ressort les mobylettes miniatures et on s’amuse à faire les zouaves sur Blackheath et sur la route. John s’est marié en Chine avec Pei. Peut-être ira-t-il vivre là-bas un jour. Deux personnes régulieres sont depuis décédées.

Une des dernières images que j’ai pu filmer à la Tea Hut est celle d’une nouvelle table de bois. Il y a maintenant des pots de fleurs autour de la Tea Hut. Certains la trouveront moins moche comme ça. Il y a aussi des panneaux qui informent les consommateurs de l’importance de jeter leurs papiers et tasses en plastique dans les poubelles. Toute infraction fera l’objet d’une amende et le prix de la tasse de thé pourrait s’en trouver augmenté!

Certains consommateurs ou passants menacent. Ils se battront jusqu’à la mort pour ne pas voir disparaître la Tea Hut. George, né en 1920 se désole à l’idée que cet endroit disparaisse un jour. Il a beaucoup de souvenir d’enfance là-bas et continue à y aller de temps en temps pour faire marcher ses jambes, sortir un peu de chez lui et promener le chien d’une amie.

Il y a le Financial Times sur la table, signe prémonitoire que les temps sont devenus financiers et que la Tea Hut est devenue riche de sa réputation ou signe que les gros investissements qui seront prochainement dépensés à Blackheath engloutiront bientôt cette petite oasis de liberté?

Le temps le dira.

Plusieurs mois après avoir terminé le tournage en tant que tel je m’aperçois également que beaucoup de gens vont à la Tea Hut pour se poser et pour “revasser” le temps d’une tasse de thé, comme si comme Gaston Bachelard l’a si bien montré il était nécessaire de trouver des espaces ou l’on peut laisser son esprit vagabonder.

 

 

NOTES DE RÉALISATION

J’ai commencé à filmer en juillet 2003. L’idée de ce film m’était venue un an auparavant. Je me suis vite rendue compte que pour que le film ait du sens il fallait que je me plonge complètement dans l’univers de la Tea Hut, que je rencontre les “habitués”, que je me fasse accepter comme quelqu’un avec un regard d’observateur extérieur mais pas hostile. Il me fallait y passer du temps et il me fallait y aller à toute heure de la journée et de la nuit pour rendre compte de ce qui fait l’originalité de la Tea Hut. Sans budget à priori je ne pouvais pas demander aux quelques personnes qui m’ont proposé de m’aider sur le tournage de se lever à 2h du matin parce que soudainement je sentais qu’il fallait que j’aille à la Tea Hut, ni de passer des centaines d’heures sous le soleil, la pluie et la neige à attendre que quelque chose de révélateur se passe.

Au début le tournage a été difficile, les gens se méfiaient, le bruit de la circulation était constant (et puis on s’habitue), je ne savais pas trop ce que j’allais trouver. Et puis petit à petit les choses se sont mises en place. J’ai obtenu toutes les autorisations dont j’avais besoin (Cutty Sark, National Maritime Museum, Scotland Yard…) les unes après les autres et le support financier (même minime) du leader du marché du thé en Angleterre a été un encouragement immense. Une fois acceptée par les habitués et les gens qui travaillent à la Tea Hut (tous n’ont pas voulu être filmés), mon contact avec les gens de passage a été facilité. Je faisais presque partie des meubles. Mon regard neutre, amusé, positif a, je crois, contribué à ce que les gens se prennent au jeu, en jouant de façon spontanée devant la caméra ou en dramatisant des gestes et des attitudes.

J’espère que ce film – même si ce n’est pas la raison pour laquelle je l’ai commencé – contribuera à offrir un regard neuf et positif sur cet endroit insolite.

Rétrospectivement je me rends compte que le tournage a été tel qu’il devait être. Une équipe plus nombreuse avec de l’équipement plus lourd et plus important que ma caméra portable (Canon XM1) et mon micro directionnel (Sennheiser) aurait alourdi le tournage et ne m’aurait pas permis d’être témoin de moments insolites qu’il m’a fallu capturer très vite, parfois même à l’instinct.

Il y a bien sûr des interviews, beaucoup de plans sur les saisons (et ce qui est notable dans la succession des saisons), des plans presque abstraits où je joue sur les lumières des phares des voitures ou du soleil ou encore des lumières dansantes de la fête foraine. Je veux rendre toute la poésie de ce lieu insolite. Les voitures qui s’égrènent au fil du temps.

“L’essentiel est invisible pour les yeux” disait Saint-Exupéry. S’il ne semble pas se passer grand-chose à la surface, cela ne veut pas dire que des sentiments, des émotions n’existent pas et que les gens n’expérimentent pas des joies et des peines dans leur vie privée.

Le bruit de la circulation est omniprésent et là encore j’y vois des opportunités pour effectuer un travail spécifique de “sound design”. Laisser passer les voitures et puis soudainement couper le son et laisser place à une mélodie, à un morceau de musique classique ou influencée par le jazz, le rap, le menuet ou simplement quelques notes suspendues à la manière de John Cage qui mettent en valeur le silence. Une musique “thème” reviend à intervalle régulier pour rendre compte du caractère cyclique du film (vie et mort du renard et des oiseaux, saisons qui se succèdent, grande roue de la fête d’attraction, manèges, horloge de la Tea Hut, etc..).

Le travail de montage en tant que tel rend bien évidemment compte des changements de rythme et d’ambiance que j’ai pu constater. Si en été les habitués savourent leur thé pendant des heures à l’extérieur, en hiver ils sont parfois dans leurs voitures (comme dans un drive-in américain, à écouter de la musique en regardant les voitures passer et l’activité de la Tea Hut se dérouler devant leurs yeux) ou alors ils effectuent des aller-retour entre l’intérieur exigu de la Tea Hut où la cuisinière électrique réchauffe quelques instants et l’extérieur de la Tea Hut où les conversations sont entrecoupées de reniflements et de commentaires sur le temps intolérable qu’il fait.

November 2007: Le film est maintenant terminé, quatre ans après le début du tournage.